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Interview avec Monsieur Aurelian Craiutu

 

 

lancement du livre "Le Centre introuvable" de Aurelian Craiutu

 

D'origine roumaine, Aurelian Craiutu, docteur en sciences politiques de l'université de Princeton et ancien boursier du gouvernement français, enseigne la philosophie politique à l'université d'Indiana (Bloomington). Sa thèse, qui est à la base du présent livre, « Le Centre introuvable » (Plon, 2006) a obtenu en 2000 le prix Leo Strauss de l’Association américaine de sciences politiques.
 

Pouvez vous présenter votre livre, ainsi que la thèse que vous y défendez ?

Ce que j’essaie de faire dans ce livre est de démontrer l’actualité de la pensée politique française du 19° siècle. J’ai aussi fait un essai de redécouverte car, comme vous le savez, en Amérique les auteurs du 19° sont peu étudiés, bien qu’on connaisse et respecte Tocqueville (« De la démocratie en Amérique » est très prisé aux USA).

Les autres libéraux français sont plus ou moins méconnus (Mme de Staël, Chateaubriand, Benjamin Constant, Pierre-Paul Royer-Collard, Prosper de Barante, Victor de Broglie, Charles de Rémusat, et surtout François Guizot ). En étudiant la Restauration, j’ai redécouvert une tradition très riche de la pensée politique française après la révolution.

Au début, je me demandais comment la révolution pouvait être terminée après la chute de Napoléon ? Cette question hantait les libéraux français à l’époque.

J’ai fait une comparaison avec ce qui s’est passé en Europe de l’est après la chute du mur de Berlin. Il m’a semblé qu’il y avait quelques similarités entre les deux contextes historiques, mais je n’ai pasu voulu pousser cette comparaison à l’extrême. C’est ainsi que j’ai décidé d’étudier seulement le cas français, car il y avait beaucoup à faire là-dessus.

Quand j’ai commencé à lire les « doctrinaires français » il y a dix ans (cette appellation des « doctrinaires » est un terme impropre), il n’existait aucun livre à ce sujet en anglais (en français, il y avait Le Moment Guizot de Pierre Rosanvallon, en espagnol la synthèse magistrale de Luis Diez del Corral, El liberalismo doctrinario), ce qui m’a encouragé à explorer la pensée de ce groupe.

Et deuxièmement, cela m’a donné la possibilité de réfléchir à la tradition du libéralisme et à ses relations avec la démocratie, ce qui m’a permis de réexaminer quelques traits fondamentaux du libéralisme.

 

Est ce qu’un « centre » politique peut exister en France, en Roumanie et en Europe ?

C’est une bonne question parce que le centre proprement dit n’existait pas en France ni après la Révolution, ni sous la Restauration. C’est d’ailleurs le mérite de ces Doctrinaire qui ont essayé de trouver un juste milieu entre la Révolution et la Réaction. On a toujours remarqué qu’il y a en France une forte tradition centralisatrice qui revient à utiliser l’Etat et les institutions pour promouvoir certaines réformes économique et politiques. Il y a eu toujours un certain scepticisme vis-à-vis les droits individuels, alors que dans la tradition politique anglo-saxonne, il y a cet aspect sacro-saint des libertés individuelles hors de la portée de l ‘Etat.

En écrivant ce livre, j’ai essayé de répondre aux critiques de la pensée politique française qui soulignent le fait que le libéralisme français est plus ou moins incohérent. Je reconnais le fait que le libéralisme français, avec son fort accent sur l’Etat, est plus ou moins hétérodoxe, car en France il y avait toujours une certaine méfiance envers la société civile et ses organisations politiques. Mais en ce qui concerne l’actualité française, la tradition du libéralisme français reste toujours fragile. Bien sûr, beaucoup de chose ont changés depuis 90. A la suite de recherches menées par François Furet et ses collaborateurs au Centre Aron à l’EHESS, on a redécouvert la richesse du libéralisme politique français.

On dit toujours qu’en France le libéralisme est un produit d’importation, quelque chose d’origine anglo-saxone. Ca ne marche pas très bien avec certaines sensibilités plus ou moins étatiques en France. Je pense que les manifestations des étudiants en mars en France ont démontré qu’il y a toujours cette propension à sortir dans la rue et essayer de faire par une action directe ce qui, dans les autres pays, se fait par le jeu parlementaire. En ce qui concerne les règles de ce jeu, il faut le dire, la France est solide. La différence avec la tradition anglo-saxonne est que cette dernière met l’accent plutôt sur l’action de la société civile, sur le « self- government » plutôt que sur l’action de l’Etat.

 

Est ce qu’il existe une recette magique pour faire aller dans le même sens les intérêts collectifs et les intérêts privés des particuliers…Est ce qu’il y a un libéralisme parfait ?

Non, je ne pense pas que, par exemple, le libéralisme anglo-saxon soit parfait. D’ailleurs je travaille sur le libéralisme français et pas sur le libéralisme anglais. La France m’intéresse particulièrement, parce qu’elle a eu cette tradition de radicalisation après la révolution et a développé une certaine tradition de modération. On pense que tous les écrivains politiques français soient radicaux, ce qui est faux. C’est toujours en guise de réponse à cet accent radical qu’on trouve que les libéraux français ont été forcés de développer un vocabulaire modéré politiquement, qui cherchait un juste milieu entre la Révolution et la Réaction. Or, mettre l’accent exclusivement sur la spécificité du libéralisme français pourrait nous conduire à perdre de vue la richesse de cette tradition. Ce que j’aime, c’est cette idée qu’il faut se préoccuper en même temps du gouvernement, du marché et du développement de l’individu, de la qualité de son esprit, en mettant l’accent sur la culture, ce qu’on ne trouve pas en Amérique et en Angleterre.

 

Est-ce qu’il existe une production littéraire de la même manière que ces doctrinaires français à l’heure actuelle ?

Il faudra d’abord redécouvrir leurs livres. Les écrits de Guizot et les autres doctrinaires n’ont pas été réédités depuis le début du 19° siècle. Le libéralisme français a été caractérisé (par Lucien Jaume dans son livre « L’individu effacé, ou le paradoxe du libéralisme français ») comme un libéralisme élitiste ou élitaire qui met l’accent sur l’importance des élites dans la vie politique française. Si on prend cette règle, alors on peut dire qu’il y a eu toujours un certain penchant à l’élitisme politique qui se revendique de Guizot et ses amis. Mais il me semble que certaines idées de Guizot et des doctrinaires sont toujours actuelles. Je vais vous donner deux exemples :

1. L’accent sur l’idée que la démocratie doit être modérée et purifiée. Laissée à ses inclinations, elle tend à des excès, dans la sphère économique et politique. Alors, il faut modérer cette tendance à l’excès par une politique d’éducation, ce que Guizot appelait un gouvernement des esprits . J’aime beaucoup cette phrase, car elle donne une image de cette préoccupation qui est typique dans la culture politique française, la préoccupation de l’individualité. Et ce n’est pas un accident que Guizot soit le fondateur du système d’éducation primaire français.( la loi de 1833 porte son nom). Il me semble que c’est dans cette direction que le libéralisme allait dans le bon sens. Ferry disait la même chose, fin du 19 siècle, et les réformes dans l’éducation n’auraient pas été possibles sans les actions de Guizot.

 

Vous enseignez la philosophie politique à l'université d'Indiana (Bloomington), vous êtes de nationalité roumaine, et vous écrivez en anglais sur la France. Comment vivez vous ce multiculturalisme ?

Je suis très à l’aise dans ces 3 cultures. J’ai écris en anglais car il faut le faire dans ma situation. Mais il me semble que si on se limite à une seule perspective culturelle, on perd la richesse des deux autres. Il me semble qu’en tant que roumain en écrivant en anglais sur la France aux USA, ce serait l’exemple parfait de ce qu’on appelle aujourd’hui multiculturalisme. Le fait que j’ai accès aux textes originaux ne me donne pas seulement un immense plaisir à la lecture, mais aussi une connaissance profonde de cette culture politique française toujours si peu connue en Amérique. Des auteurs comme Guizot Tocqueville, Constant, sont des géants de la pensée politique européenne.

J’ai eu la chance il y a une quinzaine d’année d’étudier en France et ce contact avec la culture française a été vraiment « eye opening » en me donnant accès à des bibliothèque assez bonnes. J’ai eu la chance d’acheter beaucoup de livres et de lire des auteurs que je ne connaissait pas.

En France, j’ai toujours des amis, et j’espère pouvoir rentrer chaque année pour donner des conférences .J’ai été invité à faire une conférence à l’Institut d’Etudes Politiques de Paris et un autre à la Sorbonne en mars et j’espère que mon livre, Le Centre introuvable, soit bien reçu par le public français. .

 

Comment ressentez vous la francophonie ?

Malheureusement mes étudiants aux USA ne connaissent pas de langues étrangères.

Il faut bien le dire, la francophonie souffre aujourd’hui, parce que la majorité de jeunes parlent anglais. Il faut bien lutter contre cette tendance uniformisatrice. Il ne faut jamais oublier que, il y a deux siècles, la France était à la tête de la culture européenne et que toutes les élites culturelles européenne parlaient français. C’est pourquoi il serait très dommage de perdre des trésors culturels parce que tout le monde parle une seule et même langue. J’aime parler anglais, mais je ressens un plaisir immense à parler français, un plaisir qu’il faut cultiver soigneusement.

En ce qui concerne la Roumanie, on trouve toujours un certain intérêt pour la France.

Mais en parlant aux jeunes, on voit qu’il reste beaucoup à faire pour qu’ils puissent apprendre le français et avoir la chance de visiter la France et d’accéder aux textes. La francophonie se cultive !

 

Votre livre est l’illustration du fait qu’il serait dommage de ne plus découvrir les auteurs francophones. Selon vous, que faudrait-il pour redévelopper cette francophonie ?

J’aimerai avoir une contact plus cohérent avec la France, mais ses émissaires en Amérique me semble être un peu fatigués et blasés.

Il faut organiser des conférences qui examinent le dialogue entre les deux langues et cultures.

Je vous donne deux exemples :

Au mois de mars l’année dernière, j’ai organisé à Bloomington une conférence sur l’image de l’Amérique aux yeux des voyageurs français et des anglais au 19° siècle. Nous avons invité des professeurs anglais, français, roumains et parlé de ce sujet pendant deux jours. Le sujet a intéressé beaucoup de monde, la presse locale y compris.

Avec un ami anglais, Jeremy Jennings, je travaille actuellement sur un livre qui va éclairer les idées de Tocqueville sur l’Amérique après la parution de son chef-d’oeuvre en 1840. En nous posant la question « que pensait-il de l’Amérique après 1840, nous avons découvert une riche correspondance avec ses amis américains, que l’on travaille à traduire. Ce livre sortira prochainement avec Cambridge University Press.

 

Avez vous quelque chose à rajouter sur ces sujets ?

Je suis très honoré d’avoir été publié par une très bonne maison d’édition (Plon). Il me semble qu’en tant que roumain, il me faut renouer avec une riche tradition de collaboration culturelle avec la France. Il faut ajouter que j’ai appris le français de mon propre chef, car je voulais être un intellectuel et on ne pouvais pas l’être (à l’époque, en 1986 !) sans parler le français .

La personne que j’ai eu la chance de rencontrer, Mihai Sora, a publié chez Gallimard, en 47, un livre très important « Du dialogue intérieur ». C’est lui qui m’a inspiré à lire les auteurs français. Et j’espère que Le Centre introuvable sera bien reçu par les lecteurs français. Mon ambition est de renouer, contribuer à cette tradition de développement culturel franco-roumain et de convaincre les français eux-mêmes que le libéralisme français n’est pas un oxymore…

 

par Pablo Grandjean et Matthieu Fourny